Monotypes

Depuis la fin de l'année dernière, je consacre une bonne partie de mes séances d'atelier non pas à la gravure, mais au monotype. Ça m'a pris comme ça un matin, je ne sais plus exactement pourquoi. Sans doute l'influence à retardement d'une exposition sur les estampes de Degas, et puis ma recherche constante de plus de spontanéité. En fait, après des années à fréquenter des gens qui pratiquent et croisent en permanence tout un tas de techniques, le plus bizarre est que j'aie attendu si longtemps pour m'y mettre. Surtout que ce n'est pas compliqué. En gros il s'agit de "peindre" un sujet à l'encre directement sur une plaque lisse, à l'imprimer tel quel avec une presse, et voilà, terminé. Comme le dessin n'est pas gravé sur la plaque, il n'existe que le temps de ce tirage, qui sera unique (spoiler : ou presque).

J'avais une plaque de cuivre vierge dont j'aimais bien le format, assez grand et allongé, que j'ai décidé de réserver au monotype. Et pour le sujet du premier essai, j'ai ressorti une de mes vieilles obsessions depuis l'enfance : les buses, posées d'un air à la fois bourru et altier sur les poteaux de barbelés au bord des routes.

J'ai accroché tout de suite, dès que j'ai commencé à déposer l'encre à la spatule. Il y avait la familiarité du jeu de l'encre sur la plaque de cuivre. Sa consistance, son odeur, sa façon trompeuse de disparaître dans le métal, qui laissera un voile sale à l'impression tant qu'elle n'est pas essuyée réellement à fond. Et puis il y avait tout ce qui s'apparente plutôt à la peinture, les jeux de textures et de matière, le travail au pinceau, les superpositions.

Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
(Et comme d'habitude, dès que mes tirages dépassent un certain format, je ne peux pas les scanner et suis incapable d'en faire des photos propres :/)

Je pense que le premier m'a pris pas loin de deux heures, avant que je me décide à imprimer, juste parce que je ne savais pas m'arrêter. J'ai été ravi du résultat, sur la fidélité des textures, dans le bois et les herbes notamment. Mais comme cette première buse avait l'air d'être un peu en plastique, j'en ai refait une. Puis une autre. Puis une autre…

Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée

Ça a vraiment ouvert une vanne que je ne soupçonnais pas. J'ai eu quelque semaines où je suis devenu obsédé par ça. J'étais juste impatient de mon prochain créneau d'atelier, pour triturer mon encre sur la plaque pour refaire des buses, et ne penser à rien d'autre. Je suis rarement emporté comme ça par quoi que ce soit, c'était grisant.

Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée

Au fil de l'eau, j'ai passé moins de temps par dessin, je me suis focalisé sur certains détails (les grandes plumes <3), j'ai introduit plus ou moins de réalisme, un peu de symbolisme à la truelle… Mais ça reste des buses. Et comme c'est toujours sur la même plaque et le même format de papier, j'ai une belle série qui s'est construite comme ça, avec ses hauts et ses bas.

Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée
Tirage monotype à l'encre noire, en format vertical, montrant une buse sur un poteau de clôture barbelée

Depuis, passée cette première douzaine, ma frénésie s'est un peu calmée. Mais je sais que c'est un sujet que je continuerai à explorer de temps en temps.

Pour essayer des choses plus franches, plus directes, j'ai fait quelques nus, volontairement simples. Car s'il y a une chose que je dessine encore plus spontanément que les oiseaux…

J'en ai profité pour tester des "fantômes", quelque chose qu'on fait assez souvent en monotype, mais qui passe mieux sur des images moins chargées que mes buses. On imprime un second exemplaire directement, en utilisant le résidu d'encre laissé par le premier tirage. C'est assez drôle, car c'est déjà une façon de détourner la radicalité du monotype. Comme si, finalement, c'était dommage ce tirage unique. Forcément cette seconde impression sera plus atténuée. Parfois ça ne donne rien. Et parfois si, ça fait ressortir plus fidèlement les différentes densités d'encre, et ça peut même donner quelque chose de plus intéressant que le premier tirage.

Tirage monotype, nu féminin à gros traits d'encre noire. Modèle debout de face, appuyé contre un muret, tête penchée vers la droite, tissu couvrant le bas du corps.
Même image que la précédente, mais les traits sont plus atténués.

S'il y avait beaucoup d'encre au début, on peut aller au-delà d'un seul fantôme.

Tirage monotype, nu féminin à gros traits d'encre noire. Modèle assis de 3/4 face, une jambe relevée l'autre étirée, le torse tourné vers la droite, les mains jointes, la tête orientée vers la gauche.
Même image que la précédente, mais les traits sont plus atténués.
Même image que la précédente, mais les traits sont encore plus atténués.

J'aime beaucoup ces nus, ils ne ressemblent pas du tout à ce que je fais d'habitude. Même s'ils sont un peu trompeurs. Ils semblent être faits de traits lâchés et sans filet, alors qu'ils sont pleins des retouches que permet l'essuyage sur la plaque lisse. Mais bon, c'est toujours ce même jeu de faux-semblant, tant mieux si ça marche.

Je me suis essayé au négatif et à un format plus grand, en travaillant sur une plaque de rhénalon, un plastique d'habitude utilisé comme support pour la pointe sèche. Essuyer sur du plastique transparent est plus difficile que sur cuivre. La lumière joue des tours, l'encre part plus vite, et on a tendance à ne plus savoir trop où il en reste. Et encrer de manière uniforme sur un grand format est plus délicat. Bref, pour l'instant c'est compliqué, mais je vais persévérer, c'est toujours chouette d'aller vers des formats plus grands. Certaines images prennent de l'ampleur uniquement par leur taille.

À la confluence des sujets femme et oiseau, j'ai aussi fait une harpie, pour encore me perdre dans de grandes plumes rayées.

Tirage monotype, nu féminin de profil, cambré, une main sur la hanche l'autre dans les cheveux, sur fond noir.
Tirage monotype à l'encre noire montrant une créature humanoïde avec de grandes ailes type rapace, perchée accroupie sur un poteau.

Et dernièrement, j'ai plutôt fait des paysages, ou assimilés. Sur le grand format par exemple, des vagues, que je voulais menaçantes mais qui sont surtout brouillonnes. Qui pourraient tout aussi bien être un paysage de montagne qu'une incursion dans l'abstraction. Il faudra que je réessaie.

Je suis beaucoup plus content de ce tirage-là. L'illustration d'une chanson (et d'un poème, et d'un film, et d'un souvenir) que j'aime, que j'avais tenté sans grande réussite de faire à l'aquatinte l'année dernière. Donner une impression de mouvement est toujours compliqué à l'eau-forte, alors que les effets d'essuyage de l'encre sont parfaits pour ça.

The wind that shakes the barley.

Pour finir, un paysage vertical imaginaire et vaguement fantastique dans son côté dramatique, qui dégage aussi (pour moi du moins) quelque chose d'écossais. C'est peut-être mon monotype préféré depuis le début. Il m'a pris littéralement un quart d'heure. Sans doute y a-t-il là une leçon à retenir :)

 

 

J'en suis donc là de mon exploration. J'ai rarement eu de période où j'étais content de montrer tant de choses faites en si peu de temps. Je suis moins frénétique qu'au début, mais je sais que ce n'est pas qu'une passade, ni une infidélité à la gravure, que je continue de plus belle. Je pourrais aussi, si je le voulais, mélanger les deux, le monotype se fondant bien dans la gravure en permettant des tirages "uniques/multiples". Mais pour l'instant ça ne m'attire pas. La couleur non plus. Pour l'instant je suis content de l'explorer à part, sous cet angle un peu austère.